Trois femmes occupaient la résidence royale du royaume d’Anglebouze. La reine Elisabêbête qui était veuve et qui n’avait que quarante ans. Sa fille, la princesse Charlelinotte était célibataire. Elle avait à peine vingt ans. La reine-mère, Galantine, qu’on surnommait « mamy-pudding », et se disait célibataire. Elle avait soixante ans et assurait, de même que ses biographes officiels et très grassement payés, être vierge. Il existait un sérieux doute quant à cette affirmation. Néanmoins, le royaume se pliait à cette thèse qu’aucun sujet n’aurait osé contredire, même si au fond des chaumières étouffées de brumes, le soir, à la lueur des lampes, dans les vapeurs nauséabondes de tourbe et de mauvais whisky…
Enfin, bref…la petite histoire ne nous intéresse guère !
Le royaume était une île entourée d’eaux froides et inhospitalières, à l’image, en quelque sorte, de ses habitants qui avaient peu d’humour, un contact distant, un discours ennuyeux, une vie austère, une nature inexpressive, une attitude terne et apathique qu’ils avaient eux-mêmes résumé de « flegmatique ».Dans leur langage, ce mot était une qualité. Soit !
Ils vivaient de manière excentrique : mettaient du lait dans le thé, couvraient leur viande de mélasse à la menthe, déambulaient à gauche dans les villes et les chemins alors que tout le monde circulait à droite, brûlaient les jeunes filles étrangères, surtout lorsqu’elles étaient vierges et se prénommaient Jeanne, détestaient donner mais aimaient par-dessus tout recevoir, ne disaient jamais « merci » car tout leur semblait dû !En résumé, si Dieu avait placé cette engeance sur une île, c’était en parfaite connaissance de cause et maudit serait celui qui s’aviserait d’avoir l’idée de construire un pont ou un tunnel permettant à ces mécréants misanthropes de venir contaminer notre civilisation !
Mais cela n’advînt jamais, grands dieux merci…ou alors de manière bien éphémère…
Un après-midi de rare grand soleil, la reine-mère, occupée à une tapisserie simplette, profitant du jour que dispensait une fenêtre d’est du château, eut le regard attiré par la présence, dans les jardins royaux, du royal jardinier.Il s’agissait d’Hyacinthe, magnifique jeune homme au torse nu et musclé qui resplendissait sous le soleil dont les rayons se miroitaient dans la sueur ruisselant de ses épaules, sa poitrine et ses jambes.
« Mamy-pudding » en fut toute affolée. Elle fit appeler son chambellan.
– Qui est-il ? demanda-t-elle en pointant du doigt l’homme en train de tailler les rosiers
– Il s’agit d’Hyacinthe, ma reine, répondit le chambellan. Un homme brave et un ami de la nature.
– Est-il marié ? interrogea Galantine, le front soucieux.
– Oh non, reine-mère, Hyacinthe se voue corps et âme au bien, au bonheur, à la félicité du royaume. Son talent est au service de votre famille et de son rayonnement dans le monde entier… et même au-delà !
La reine-mère congédia le chambellan et se mit en tête de séduire et d’épouser Hyacinthe.
En effet, outre le plaisir de s’unir à un aussi bel homme, elle augurait qu’il pût lui donner un fils qui deviendrait roi à la disparition, tout à coup envisageable, d’Elisabêbête. Eh oui, Galantine se voyait déjà régente après avoir écarté sa petite-fille, Charlelinotte puisque dans l’ordre protocolaire d’accès au trône, les garçons, quelque fût leur âge, étaient prioritaires. Ainsi pensait « mamy-pudding ».
Au même moment, rêvassant seule dans la salle du trône, la reine Elisabêbête s’aperçut de la présence du jeune Hyacinthe dans les allées du château.
Il poussait une brouette lourde de terre et la vue des muscles contractés de son torse nu déclencha en elle un émoi qu’elle n’avait jamais connu que sous l’emprise de son défunt mari. Accoudée à l’une des croisées de la grande salle, elle se mit à songer et à imaginer une nouvelle vie royale au bras du vigoureux jardinier. Plongée dans ses rêveries d’amoureuse, elle n’en n’oubliait pas pour autant les affaires du royaume et pensait bien, évidemment, qu’un tel homme pouvait, outre l’amour, lui procurer un fils qui serait l’assurance de sa descendance et de sa mainmise sur le pays. Elle fit mander son premier ministre et l’informa de son intention d’épouser Hyacinthe au plus vite. Le conseiller en fut offusqué et s’opposa avec force à ce mariage. Cela lui valut d’être pendu séance tenante. Le second ministre, devenu de fait le premier, ne fut en rien troublé par l’initiative de la reine et se proposa même pour lui servir de témoin.
Mais alors que Galantine et Elisabêbête projetaient toutes deux un mariage aussi soudain qu’inattendu avec le superbe jardinier, un autre regard se portait avec gourmandise sur la personne d’Hyacinthe. En effet, du haut de la grande tour du château dans laquelle elle avait sa chambre, la jeune princesse Charlelinotte, fille de la reine, passait ses journées à contempler le bel adonis qui virevoltait entre les fleurs, les massifs, les parterres, les plates-bandes, à moitié dénudé, toujours de bonne humeur, travaillant dans une sorte d’allégresse au beau milieu de mille couleurs chatoyantes et de parfums mélangés. Le jeune homme avait tout pour séduire et la princesse n’avait rien pour lui résister !Elle fit venir sa gouvernante et lui indiqua du regard l’objet de ses désirs. La chambrière, toute aussi jeune que sa maitresse, fut elle-même éblouie par la beauté d’Hyacinthe et s’en voulut d’avoir été négligente au point de ne jamais apercevoir cet égal dans la hiérarchie ancillaire du château. Elle ne fut pourtant pas contrariée par les sentiments de sa maitresse car les femmes entre elles, dans le domaine de l’amour, connaissent et savourent des secrets que les hommes sont bien incapables de partager !La princesse Charlelinotte était donc amoureuse et, dans son rêve présent, elle voyait en Hyacinthe son futur époux mais aussi celui qui deviendrait roi de par son mariage. Coup double, pourrait-on dire !
Ainsi, ce soir-là, Hyacinthe, terrassé de fatigue, allongé avec un plaisir infini sur sa modeste couche de paille, reçut trois visites. Ce fut en premier lieu le chambellan de la reine-mère qui invita le jardinier à rejoindre derechef la chambre de Galantine. Hyacinthe n’osa refuser et pria sa majesté « mamy-pudding » d’attendre qu’il prît un bain avant de la rejoindre. Le chambellan, ravi, s’en retourna, fier de pouvoir annoncer cette nouvelle. A peine était-il disparu qu’advint le premier ministre, surgissant dans la cabane du jardinier, et qui lui ordonna d’aller retrouver la reine au plus vite dans ses appartements privés où elle l’attendait avec fébrilité. Hyacinthe n’osa refuser et pria sa majesté la reine d’attendre qu’il prît un bain avant de la rejoindre. Le premier ministre, ravi, s’en retourna, fier de pouvoir, lui aussi, annoncer cette nouvelle. Lorsque ce dernier ne fut plus qu’une ombre, une soubrette en larmes se présenta devant Hyacinthe. Bien qu’amoureuse elle aussi du jardinier, elle lui conseilla avec véhémence, mais force sanglots, de s’unir au plus vite avec la princesse Charlelinotte. Abasourdi, le jardinier n’osa refuser et pria sa majesté la princesse d’attendre qu’il prît un bain avant de la rejoindre. La servante, plus désespérée encore, s’en fut néanmoins porter la bonne nouvelle à sa maitresse.
Elisabêbête, « mamy-pudding » et Charlelinotte attendirent la nuit entière, le jour suivant et bien d’autres nuits encore…Elles attendent toujours du reste, devenues vieilles et laides, pourtant encore minées par un impossible et ridicule espoir !
Quant à Hyacinthe, à l’aube des royales révélations amoureuses, il décida de quitter Anglebouze au plus vite. Il enfourcha son cheval Zéphyr et partit rejoindre dans un lointain et torride pays, aux portes de l’Orient, son amour de toujours, Apollon !

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