Ugo stationna sa vieille Ford sur le parking du motel. Il n’y
avait aucun autre véhicule et seul le néon allumé de l’établissement
indiquait qu’il devait être ouvert.
Sorti de la voiture, il en ferma la portière sans bruit et, sac à
dos en bandoulière, il se dirigea vers le bureau d’accueil. Une
lumière tamisée éclaira paresseusement le hall. De derrière le
comptoir, la tête hirsute d’un jeune homme ensommeillé surgit avec
des yeux encore mal ajustés. Puis, revenu à la réalité du moment, il
sourit à l’arrivant et le questionna d’un regard simple et idiot. Ugo
demanda une chambre. Le veilleur de nuit, d’une main fatiguée,
présenta le panel complet des clefs et l’invita à se servir. Ugo se
saisit de la première à sa portée puis s’en fut vers la chambre Huit.
L’endroit était minable, la chambre aussi, tout comme
l’environnement : une fin de steppe aride avant la sortie de la route
et l’entrée sinistre du désert qui s’étendait derrière le motel.
Ugo, depuis des heures, ressassaient des pensées amères et
des sentiments contradictoires. Le ronronnement du moteur de sa
guimbarde avait adouci ses nerfs, mais dans les veines qui
alimentaient son cœur et son cerveau, des mélanges délétères de
souvenirs, de remords, de colère, de désespoir, de certitudes
morbides ne cessaient de l’empêcher de se calmer tandis que son
corps cherchait à tout prix un vain apaisement.
Ugo, maintenant assis sur le matelas cabossé du lit, regardait
sans les voir ses pointes de pieds et la moquette grise et usée. Peu
à peu, ce qui était derrière lui, s’estompait, pour finir dans un néant
indiscernable, sauf pour ce qui concernait la présence rassurante de
la Ford sur le parking du motel. Il se leva, écarta la tenture de la
fenêtre et, sans vraiment en être surpris, dut se rendre à l’évidence :
même la Ford avait disparu.
Il se rendit compte alors qu’une faible lumière émanait de la
chambre Neuf. Curieux plus qu’intrigué, Ugo décida de rendre visite
à son voisin. Il frappa à la porte sans autre résultat que de voir celle-
ci s’ouvrit sans résistance. La pièce était incandescente, tant qu’Ugo
ne parvenait pas à distinguer les meubles qui devaient s’y trouver.
Aucun son, seulement une lumière aveuglante qui était trop
puissante pour provenir des seuls néons du plafond.
Se retournant, il fixa, interloqué, le parking vide. Il fut pris
d’une désagréable sensation de manque parce que la Ford était
bien la seule chose qui lui restait de sa vie passée, le dernier reflet
de son existence d’avant, il y avait à peine quelques heures, quand
les ultimes éclats de la ville disparaissaient dans l’obscurité toujours
plus compacte du rétroviseur.
Immobile dans l’encadrement de la porte Neuf, Ugo oublia
qu’il était l’occupant de la chambre voisine. La nuit s’épaississait
dans sa tête comme lorsqu’il buvait ou redescendait d’un trip de
LSD.
Il aurait dû réagir, refermer la porte, rejoindre sa chambre,
faire l’impasse sur la disparition improbable de la Ford, se coucher,
s’envelopper dans la tiédeur des draps et attendre le retour du jour,
la chaleur du soleil frappant à la fenêtre, l’odeur de café et d’œufs
cuits venue de l’annexe jouxtant l’accueil. Cette idée lui traversa
l’esprit pour disparaitre aussitôt. Il restait, comme statufié, à l’entrée
de la chambre Neuf, totalement captif de l’incomparable clarté qui,
peu à peu (mais s’en avisait-il) pareille à un nuage d’ouate sans
texture, d’abord par le ras du sol, puis enveloppant les chambranles,
les murs peints, les pieds et les jambes du visiteur, avançait,
montait, semblait vouloir atteindre ici l’horizon et là le ciel.
Derrière Ugo, le parking avait disparu, une grande partie du
motel également. Tout était absorbé par cette lumière de plus en
plus intense.
Ugo, alors, fut pris d’un fou rire que lui-même ne comprenait
pas. Mais peu lui importait finalement. L’affaire, pour lui, était
entendue. Il entra de plain-pied dans la chambre et, sans hésitation,
ferma derrière lui la porte Neuf.
Le veilleur termina sa nuit tandis qu’un jour d’été
resplendissait dans le ciel au-dessus du motel et de son parking sur
lequel, comme abandonnée, attendait une vieille Ford. Sur ses
chromes, les rayons du soleil déjà haut faisaient des tâches
étincelantes. L’homme, mal éveillé, salua d’un signe de tête la
femme de ménage qui sortait de la chambre Huit, dernière du rez-
de-chaussée, avant de monter péniblement son chariot de draps et
de serviettes propres à l’étage et vérifier l’état des chambres, à
partir de la Dix.

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